La draille des sonnailles.

 

        Ils sont là. Posés à fleur de coteau. Leur regroupement  dessine une vaste tache claire sur la verte prairie. Une entité laineuse aux contours arrondis, vaguement ondulante et qui change imperceptiblement de forme à la manière d’un nuage quand quelques bêtes s’écartent.

C’est un troupeau. Un beau troupeau. Au moins 200 têtes et queues de moutons imbriquées en un impossible puzzle. Mais pas n’importe quel troupeau. Sous l’apparente indolence couve une secrète excitation. Sous l’apparente passivité, les couleurs de la fête, car c’est le troupeau du départ, celui qui au signal des bergers s’élancera sur le chemin de transhumance. Les pompons en témoignent accrochés au dos des bêtes et au cou des chiens. Petites boules de laine jaunes, rouges, vertes, elles font écho aux motifs colorés tracés à même l’animal, et aux décors arc-en-ciel des sonnailles.

 

        Alors les bergers donnent le signal et le troupeau s’anime en un élan nouveau. En un instant toutes les têtes s’orientent dans la même direction, les petites pattes moulinent, vite, très vite, beaucoup plus qu’on ne l’aurait imaginé, et le troupeau s’étire en un long triangle comme un vol d’oies sauvages. Les chiens, excités par leur noble mission, encouragent cet agencement ordonné des bêtes et le troupeau s’engage vivement sur la draille pierreuse.

 

        C’est jour de fête et la nature ne l’ignore pas : mille petites fleurs dans les fossés creux où déjà quelques moutons ont envie de s’égarer ; les jeunes pousses, vert tendre, s’accrochent aux larges branches horizontales et sombres des sapins, en un message de renaissance. Les genêts ourlent la draille d’un jaune joyeux et offrent sans retenue leur parfum capiteux. Sur les pierres déjà chaudes de soleil, quelques scarabées au corps lourd se déplacent maladroitement, tombent à la renverse au franchissement d’une branche moussue, se redressent puis reprennent, imperturbables, leur inexorable progression. Les oiseaux  se hâtent de chanter la lumière avant que les sonnailles ne rendent leur message inaudible. Même les mouches ont décidé de se faire peu agressives. D’humeur taquine, elles virevoltent autour des bêtes et des hommes, légèrement.

 

        C’est jour de fête et les cloches des clochers s’allient, en cet instant sacré du départ, aux sonnailles joyeuses du troupeau. Leur chant est comme un trait tiré sur les querelles humaines. La petite chapelle des catholiques et celle des protestants. Elles sont voisines mais ainsi positionnées qu’elles semblent dans une longue fâcherie. Pourtant, au passage des bêtes, le clocher ajouré de l’une, et celui, pointu et sobrement recouvert d’ardoise de l’autre, se penchent en un même regard bienveillant sur l’inhabituel cortège. Les sonnailles et les clarines pendues au cou des moutons et des brebis, leur répondent à chaque pas. Les sabots heurtent la pierre en un bruit sec qui s’entremêle aux bêlements plaintifs et aux jappements glorieux. Ainsi se tisse la longue tresse sonore qui s’étirera longuement sur la draille.

 

        C’est jour de fête et aujourd’hui les hommes sont devenus moutons. Etrange vision pour les oiseaux que ce troupeau d’humains bariolés et bruyants qui s’accole au troupeau animal pour en suivre l’avancée rapide. Des hommes, des femmes et des petits qui se régalent du spectacle des croupes laineuses et sautillantes avec, de part et d’autre de chacune, les oreilles horizontalisées tressautant en un rythme alterné. Mais très vite, ce troupeau satellite se disloque et s’étiole et seuls quelques chasseurs d’images, quelques amoureux à l’âme romantique et quelques marcheurs authentiques accompagneront, sur  quelques kilomètres encore, les bêtes et les bergers.

 

        Quand les sonnailles se seront tues, longtemps, bien longtemps après le passage du troupeau, quand les bergers auront rejoint leur chère solitude, quand les enfants seront rentrés chez eux des images plein la tête, le silence ouaté d’un fin brouillard se déposera sur le chemin de transhumance, comme chaque soir, comme si rien ne s’était passé. Pourtant quelques fils colorés gisant sur la pierre, quelques touffes laineuses accrochées aux épineux, et des milliers de petites billes noires dans les interstices du chemin feront dire au peuple de la nuit : « Ils sont bien partis. Le nouveau cycle du temps peu commencer »…

 

                                                                                             

Sylvie Monpoint

                                                                                      oct 2018


 

 

Billet d’humeur de Sylvie Monpoint #2, la draille des sonnailles

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