Exposition à la galerie Iconoscope, jusqu'au 23 décembre

Hippolyte Hentgen, friture dans des mondes flottants

Exposé lors de Drawing room, le collectif d'artistes invente un dadaïsme contemporain

Adeptes faussement naïves depuis une dizaine d'années du télescopage entre savant et populaire, techniques d'impression de tous ordres et artisanat fait main (mais aussi installation, spectacle et musique), pianotant à loisir sur des aires de dessins où s'accolent l'acidulé façon coloriage et les gris irisés des tramages anciens, transvasant l'incongru dans l'étrange et le merveilleux (et vice versa), Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen (la première née à Perpignan en 1977, la seconde à Clermont-Ferrand en 1980) ont de l'humour en images une vision politique.

A preuve, ce désir revendiqué dans leur patronyme Hippolyte Hentgen – une signature de consonance masculine et qui « sonne un peu vieille France » -, de « déléguer la lourde question de l'auteur à un troisième personnage », lui-même conçu pour démasquer les a priori esthétiques et idiosyncratiques dans une troisième dimension, où elles dessinent « systématiquement ensemble sur les mêmes formats ». Pas romantiques, ni solitaires, encore moins désespérées, mais amies.

Tout autant engagé que leurs contemporains de la décennie sur les problématiques de l'invention à quatre ou à plusieurs mains (les Claire Fontaine, Dewar et Gicquel et autres Slavs et Tatar ou Grout & Mazéas), le duo Hippolyte Hentgen, qui se dit assez féru de cinéma, sinon plus ouvertement de cinétique, produit un cocktail entrepreneurial original, lesté de dadaïsme, où se rencontreraient, pour en donner l'esprit, La règle du jeu  de Jean Renoir, Entr'acte de René Clair, Paroles de Prévert, les collages d'Hanna Höch et les Bosko de Rudolph Ising. Et de leur propre crû : « posters, dessins animés, packaging, motifs de vêtements des années 1980-1990, mais aussi détails d'oeuvres importantes pour nous »1 C'est dire que le politique s'y fait l'écho d'une radiographie sociale passée au prisme d'un air « charmant » de fête foraine.

Pas étonnant du coup que « Friture sur la ligne », titre de leur actuelle exposition (dix-huit dessins de format moyen, deux encres sur papier grand format et un court métrage de 6'35) dévident l'envie empruntée à Hanna Höch de « faire une chose belle et une joie pour toujours, d'éléments dont on n'attendait plus ni beauté ni joie ». Sachant que ladite expression de "friture" surgit en 1882 sous la plume du scientifique et aérostier français Gaston Tissandier dans la revue La Nature, il n'est pas interdit de trouver dans l'actuel accrochage une sorte de défense et illustration scientifique d'anciens procédés d'impressions, lesquels transposent le moindre collage figuratif en des mondes flottants et des façons aériennes. Déréalisant le propos comme pour mieux le faire apparaître.

Au degré zéro de l'aventure, les aéroplanes orangés dans le tramage bleuté d'un univers de lignes valant pour cité futuriste (« série 1 2 3 », 2017, un hommage à la conquête de l'aérospatiale?) . A son degré sonore, trois macareux noirs perchés sur une portée musicale (« série 1 2 3 », un certain hommage à John Cage?). A son degré onirique, l'image d'un aéronef sur une banquise nuageuse (« série 1 2 3 », rêve de science fiction fin XIXe ?). Au degré variations sur le féminin, collage d'une jeune femme sage en suspension, devant un monde organique rose pale, dont les pensées s'évadent de ses yeux ; une demoiselle saphique, dont un serpent s'évade de la corbeille, sur un fond de dentelles gothiques et neigeuses – ces deux exemples de la série 1 2 3 parmi les plus réussies.

Monde flottant, monde du féminin : rien qui ne soit mieux approprié pour l'instant aux deux exemples d'une série en cours sous le titre « les résistantes », dont l'effet évoque singulièrement la technique des photogrammes. Réalisée avec un modèle unique et initiée dès 2016 à partir d'une photo de résistante du Poum pendant la guerre d'Espagne par la photographe allemande Gerda Taro, la série comportera cinquante œuvres. Il s'agit d'y présenter « un corps de femme seule qui se débat dans le format étriqué de la page, qui est une sorte de boîte. Corps d'une femme frêle mais forte dans une image qui s'autorise à être féerique et douce ». L'ensemble de la série se propose cependant de développer quelque chose de plus inquiétant, sinon plus provocant et moins doucement onirique. La tentation scientifique de « Friture sur la ligne » a aussi des velléités cinétiques de lanterne magique.

Avec cette série, en tout cas, Hippolyte Hentgen révèle un penchant possible pour l'exhumation d'un dadaïsme remis en mouvement dans le courant de l'histoire de l'art actuel, comme une façon de résister aussi à la propagande subliminale qui emprisonne aujourd'hui l'image et son flux incessant. A quand la scénographie cinétique des « résistantes » ?

Lise OTT © De Visu, le blog / FM+ (27/10/17)

– Montpellier, galerie Iconoscope, 25, rue du fg du Courreau, jusqu'au 23 décembre (du mardi au samedi : 15h – 19h. Fermé le 1er novembre).

1 Citation p.14 extraite du catalogue Hippolyte Hentgen. Paris : Semiose ; Les Sables d’Olonne : Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, 2015, 141p. ill. en noir et en coul. 24 x 22cm, (Cahiers de l’Abbaye Sainte-Croix), fre/eng

Hippolyte Hentgen. « Friture sur la ligne » à la galerie Iconoscope

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