Peinture à la galerie Clémence Boisanté jusqu'au 7 octobre

Dans les secrets de Cervera

Sous le titre « le monde de Cervera », une immersion en mouvement entre Afrique, Chine et Inde

 

Convenons-en tout de suite, ce « monde de Cervera » dont l'artiste sétois fait état au travers de toiles récentes de 2002 à 2017 n'est pas un arrêt sur images. Même si les formats des œuvres sur toile ou sur papier – du plus grand, excédant de peu la taille d'homme, au plus petit, voisinant celle d'une page d'album (une trouvaille nouvelle dans l'univers du peintre) – forceront diversement l'arrêt, car le bonhomme a de la trempe, on le sait, et ne lésine pas sur les effets. Effets visuels, expressifs et émotionnels, avec ses grands personnages gesticulant dans l'espace comme d'irréelles apparitions tragico-burlesques. Toujours un pied de nez au grand style, mais avec style.

 

« Le monde de Cervera », c'est donc du sérieux. De ce sérieux pétri des rêves d'un artiste féru de cinéma, trempant avant tout ses pinceaux dans les univers des films muets, des western à deux balles et des marionnettes d'un théâtre d'ombres où les silhouettes se découpent sur papiers fleuris, tentures ou rideaux de théâtre ambulant. En couleurs, en sépia et selon les procédés technicolor des productions de série B… Depuis vingt ans, Cervera fait son cinéma en peinture, mais sa peinture n'est ni de vamp ni de monstres sacrés, plutôt de personnages ordinaires qui se sont travestis en héros sympathiques.

Et d'ailleurs, pour une fois, on n'évite pas les effets africains – Cervera n'ayant pu oublier qu'en plus de ses années de bons et loyaux engagements dans la matière brute des toiles bises qu'il affectionne (« elles racontent déjà des histoires », confie-t-il), les voyages en Afrique (Sénégal, Mali, Burkina Faso) ont eu des incidences électives sur sa manière de peindre. Et en ont encore aujourd'hui. Bousculant l'académisme rampant des influences de la figuration libre, et des grands frères sétois, l'artiste est allé en 1995 en Afrique – il s'en souvient – « pour bousculer les codes de la représentation ».

A son retour, le thème du masque africain, qui conféra à l'art nègre l'aura internationale d'un nouvel art moderne défendu par Picasso et les surréalistes, est devenu une sorte de gimmick dans sa production personnelle. Le masque africain pare les travestis de son imaginaire, leur confère une duplicité troublante. Ce sont personnages qui se révèlent ainsi, grimaçants à souhait, dussent-ils leurs mimiques à des souvenirs premiers de James Ensor. On ne se défait pas de ses maîtres, ni d'une envie qui vibre entre mascarade, facétie et désir d'être autre, hors norme.

 

A preuve encore de cette Afrique subliminale qui affleure sous la rugosité des origines espagnoles du peintre (un père exilé après la guerre civile), ces « toiles enterrées », toutes récentes celles-ci et présentées pour la première fois. L'idée en a surgi en observant des forgerons d'Afrique habiles à user du procédé pour vieillir prématurément leurs sculptures. Toiles enterrées donc, enfouies sous terre puis remontées plus tard dans l'atelier pour y être retravaillées. Toiles dont Pierre Tilman, d'un œil critique, souligne la métamorphose en évoquant ce « royaume de l'effroi, de l'obscurité, du noir et de l'aveuglement », dont elles sont issues. Œuvres au noir, donc, œuvres nègres. Œuvres à la Goya a-t-on envie aussi de suggérer.

 

Mais pas que. Inde et Chine, bien des fois visitées et jamais seulement pour l'exotisme, sont aussi dans le viseur du voyageur des formes. Cela donne des toiles plus bariolées, plus fantaisistes, qui agissent sur les autres comme des précipités drolatiques sur un mode quasi rabelaisien – toutes proportions, en rapport au monde des vivants, allant valser du côté d'un joyeux carnaval poétique. Cela insinue aussi étrangement des considérations sur le sacré, le spirituel dans l'art de Cervera affleure sous la minceur des couches comme des effluves d'Orient.

 

Certes, du « monde de Cervera », le peintre aurait bien aimé changé la particule et parler davantage de « monde selon Cervera », en mémoire de John Irving et de son « monde selon Garp » . Cela aurait mis l'accent sur les récits personnels qui le hantent – sa détestation avérée de la guerre, son hommage au courage, sa défense des réprouvés. On en retrouve les indices jetées à grandes pelletées de couleurs d'ombre et de révolte : champs de bataille propices à des re-visitations de Delacroix et du Douanier Rousseau ; chaloupes de migrants aux dimensions des barcasses sétoises… mais enfin, « le monde de Cervera », cela décline aussi des aspects secrets et autobiographiques. Tel ce « dandy et bad boy » de 2017 qui a, de son auteur, la pose déhanchée et le regard masqué. Comprenne qui voudra.

 

Lise OTT

– galerie Boisanté, 10, bd Ledru-Rollin, jusqu'au 7 octobre (mardi : 14h30 – 19h. Du mercredi au samedi : 11h – 12h30 et 14h30 – 19h)

Dans les secrets de Cervera

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