Prendre place

 

 

            Quelle drôle d’idée vous avez eue en disposant, l’une à côté de l’autre, sur cette jolie console, une magnifique soupière en porcelaine du XVIIIe et ce vase en cristal, rare et finement ciselé, hérité de votre grand père. Car voyez-vous ? C’est là, précisément là, entre ces deux objets si précieux, que le chat, votre chat, a décidé de s’installer, de « prendre place ». Oh, il n’est pas « bête » ! Il le sait que c’est impossible : un gros chat musclé et poilu comme lui ne peut tenir dans un espace aussi confidentiel. Mais il a décidé, alors voilà…

 

            Dans un premier temps, il se positionne debout entre vos deux « souvenirs », les pattes bien serrées : ça tient. Mais s’il passe derechef à la position assise, c’est sûr, le vase va se renverser. Alors il décide de ne poser qu’une fesse à la fois. Que dis-je une demie fesse. Il est comme un sculpteur d’argile. Il modèle son corps à son gré. Ainsi il parvient à poser, imposer, le fessier gauche au contact de la soupière, et, en exerçant une pression progressive et cependant modérée, il obtient un glissement latéral de celle-ci. Il s’interrompt, il écoute : rien ; pas de fracas ; la soupière s’est arrêtée à 10cm du bord !

 

            Voici donc ouvert un espace nouveau plein d’espérance. Le chat pense qu’il va pouvoir poser sa deuxième fesse, mais le vase vacille dangereusement. Ah oui une rotation légère, 25, 30°, devrait permettre d’atteindre l’objectif. C’est bon ! Il est assis. Maintenant, pour atteindre  le bonheur suprême, il va falloir s’allonger. Il faut donc soulever délicatement la patte avant en prenant bien garde que les griffes ne restent pas accrochées dans le napperon de dentelle, piège des pièges, doux  au ventre mais pervers. Avec une infinie lenteur et une subtile décomposition du mouvement dont nul ralenti de cinéma ne pourrait rendre compte, chaque poil, chaque cellule graisseuse, chaque cm3 du copieux félin finit par trouver sa juste place.

 

 Le chat est un Maître ! Un Maître à penser…  Patience, connaissance de soi, modulation de ce que nous sommes et intégration à l’univers qui nous environne : de véritables clés pour « prendre place » dans l’existence…

 

Mais le chat, comme l’humain, a ses limites. Même si vous le considérez souvent comme un démiurge, ne lui faites pas peur ! Et si, en passant devant votre console, vous le découvrez dans cette impossible position, faites lui confiance. N’essayez surtout pas de le déloger. Prenez l’air naturel. Ne laissez percevoir ni votre inquiétude ni votre mécontentement. La faim ou quelque envie de promenade finiront bien par lui faire quitter la place, doucement, sans dégât. Alors, après un long soupir de soulagement, vous méditerez longuement sur l’attachement aux objets et peut-être bien, vous les changerez de place !

 

SM oct 2018


 

 

Billet d’humeur de Sylvie Monpoint #1, Prendre place

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