Au théâtre des 13 Vents les 14 et 15 janvier

A la marge, fulgurant et tragique

Inscrit dans le premier volet du projet « Prenez garde à Fassbinder » porté par Bruno Geslin, artiste associé pour trois ans à la troupe permanente montpelliéraine La Bulle Bleue, « Huit heures ne font pas un jour », mis en scène par Évelyne Didi, immerge le spectateur dans ce réel où sont ballottés les êtres

 

Poétique, magique et troublant, mais de ces spectacles qui laissent des traces longtemps après dans l'imaginaire. Il fallait pourtant avoir du souffle et de l'endurance pour assister, mardi 15 janvier, à la déambulation théâtrale proposée par Évelyne Didi dans le parc du domaine des 13 Vents. Invités à s'enrouler de couvertures après, si possible, un bon vin chaud, les spectateurs se voyaient conduits en plein air par un meneur de troupe casquetté comme guide touristique, leur intimant l'ordre non dénué d'humour d'y aller d'un pas tranquille, mais en rang bien ordonné, pour assister aux scènes improbables auxquelles ils devaient être mêlés. L'esprit de Fassbinder planait sur cette proximité digne d'une liturgie tragi-comique échouée sur les rives du 3e millénaire, pour en découdre avec l'individu et le collectif.

 

Pour autant, avec ses épaulettes scintillantes et ses gestes enjoués, ce chef d'orchestre (version très fassbindérienne du choryphée antique) est l'un des membres de la compagnie de théâtre professionnelle et permanente de La Bulle Bleue constitués de quatorze comédiens en situation de handicap, créée en 2012 à Montpellier, que dirige Delphine Maurel. Cette dernière qui travaille sur des périodes de trois ans avec des artistes associés, a choisi de collaborer, après Marion Coutarel, avec Bruno Geslin (metteur en scène nîmois de La Grande Mêlée). Ce dernier, de 2016 à 2018, n'ayant décidé rien moins que ce « Prenez garde à Fassbinder », dédié au réalisateur, auteur et metteur en scène le plus sulfureux de sa génération, auquel il a convié deux autres metteurs en scène, Évelyne Didi et Jacques Allaire.

 

Un poème picaresque

 

A ce tour de poupée russe, qui permet à chacun de s'approprier la stature mythique de Fassbinder, en lui déniant la ferveur d'un hommage, Évelyne Didi imprime dans « Huit heures ne font pas un jour », qu'elle a déjà présenté à La Bulle Bleue en juin dernier, la marque d'un road movie mâtiné de théâtre, tout au moins sur le plan de la mise en scène, que Fassbinder lui-même, auteur d'une série familiale éponyme sur le monde ouvrier pour la télévision allemande en 1972, n'aurait sans doute point renié. La déambulation qu'elle a conçue se déploie entre extérieur et deux salles du domaine de Grammont (dont celle du théâtre des 13 Vents), comme les stances d'un poème picaresque, dont elle aurait hérité de la faconde sarcastique, du sens de la folie ordinaire et de son attirance pour mendiants, clochards et autres marginaux, porteurs de visions du monde.

 

Dans son propos sur sa pièce, Évelyne Didi cite Kafka ; on lui accorde son penchant pour l'absurde et la folie (les fous ne sont jamais fatigués, dit en substance l'auteur de « La métamorphose ») ; on lui adjoint la figure du picaro, héros déclassé, orphelin et misérable, dont les acteurs semblent avoir endossé la morgue en butte aux classes dominantes. Ce sont, pour commencer, pauvres hères déchus dans une encoignure de porte, appelant à une sympathie que l'époque paraît avoir diluée dans le consumérisme ; ce sont ensuite êtres querelleurs croisant les bas-fonds de la prostitution crachée à la face du monde ; leur désir d'amour les conduit sur fond de romantisme et de rock brûlant à côtoyer une séance de peep show (cet érotisme des pauvres), avant d'être embarqués dans le panier à salade des fauteurs de trouble sur la voirie.

 

Le public partenaire

 

On les retrouve plus tard dans la peau des migrants parqués dans les salles d'attente des interdits passages de frontière ; ils seront au final, après qu'un ardent appel à la défense de la poésie humble et flamboyante de la liberté les a précédés, êtres en déshérence plongés en solitaire dans le hall d'un de ces cafés berlinois aux longues tables, où l'on se retrouve seul, en mal d'un autre à séduire.De ces éclats d'humanité, Evelyne Didi conserve la force d'évocation. La vérité des sentiments, la cruauté des situations, l'absence de faux-semblants, le lent parcours pour accéder à leurs fulgurances amènent le spectateur à en être comme l'un des partenaires. Et ce n'est pas la moindre des qualités d'une pièce où l'on met au jour les difficultés sans cesse battues en brèche de l'individu aux prises avec le collectif.

 

Lise OTT

L’oeil et la feuille / « Huit heures ne font pas un jour » d’Evelyne Didi aux 13 Vents

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