Au 13 Vents à Montpellier, du 19 au 22 mars. Egalement à Valenciennes du 14 au 18 mai

Tartuffe, un jugement dernier

Dans le monologue inspiré tiré de la pièce de Molière, où il endosse tous les rôles à la fois, Guillaume Bailliart prête à Tartuffe la stature d'un Commandeur dont la malveillance des intentions n'a d'égale que la virtuosité perverse d'un discours infâme digne d'un serial killer. Réactivation réussie d'une imposture de choc dans l'imaginaire contemporain

 

 

Cynique, virtuose et glaçant. Le propos auquel se dédie Guillaume Bailliart, de la voix et du corps tout ensemble, dans "son" hallucinante interprétation du « Tartuffe » de Molière, où il incarne tous les rôles, tient de la douche froide. Distillée à petits jets incisifs, douchée aux moments opportuns de pulsations plus intensément déversées, elle met graduellement au jour, et en point d'orgue, le masque grimaçant et terrifiant d'un infernal dévot à l'intégrisme aussi radical que son discours, sans verser la moindre goutte de sang, meurtrit hypocritement toute dignité sur son passage : l'honnêteté, la raison, la candeur vertueuse, le bon sens naïf. Arrêtée à la fin de l'acte IV, au plus près de la pièce initiale de 1664 qui ne comportait que trois actes, avant que Molière ne parvienne à déjouer les cabales en l'allongeant de deux, dont le providentiel acte V où le Roi intervient pour renverser la donne, l'interprétation de Bailliart restitue à la pièce toute sa force dénonciatrice initiale.

Il y a par ailleurs dans ce choix décisif un message subsidiaire adressé à Orgon, figure du bon père de famille universel abusé par un faux dévot. Il dresse un portrait ridicule et sans appel de la bêtise des crédules. Au fond, nous dit-il, pas de Tartuffe possible en ce monde sans Orgon pour leur donner licence. « Tartuffe », ce n'est pas seulement, pour reprendre les termes de Molière dans sa préface de 1669, une pièce où peindre « le caractère d'un méchant homme » opposé à « celui d'un véritable homme de bien » (Cléanthe, hardi beau-frère d'Orgon), c'est aussi mettre au jour la personnalité d'un Orgon, inapte à distinguer le bien du mal, « le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot ». Cet aspect reste à bien des égards aussi scandaleux que la victoire d'un imposteur, ses « grimaces étudiées », ses « friponneries » de « faux monnayeurs »1.

Faire apparaître plus que ce qui est là

Issu du Conservatoire d'Avignon, Guillaume Bailliart a fondé en 2013 le groupe Fantômas, auteur remarqué de l'extravagante et fantasque adaptation du « Merlin ou la terre dévastée » de Tankred Dorst il y a deux ans. Par un hasard inattendu, le groupe porte le nom d'un groupe de métal avant-gardiste américain de 1998, crédité d'un style « dada métal » au vocal étrange. Le groupe théâtral du même nom est présenté dans la programme des 13 Vents, avec une identité tout aussi alternative : ses spectacles « tendent à être des phénomènes plutôt que des objets », et convoque la transe comme principe de jeu permettant de « faire apparaître plus que ce qui est là ».

En instituant une scène mise à nu, débarrassée de tout accessoire hormis une large table fonctionnelle en son centre, outre un plateau dont le sol est marqué des noms des personnages (rappel lointain d'un dessein employé par Lars Von Trier dans « Dogville »), Bailliart joue de l'ambiguïté entre le dénuement d'une répétition à l'italienne et la faconde d'un one-man show dont l'alexandrin à la manière consciente et inspirée de Molière, lui aussi acteur, active les prises de position où le corps se démultiplie entre « transe », « exorcisme » et « magie noire ». Les déclinaisons du discours, où les récurrences du verbe "voir" sont légion, offrent en plus l'opportunité d'une mimique signifiante, métaphore de ce qui est en jeu dans la dénonciation de l'hypocrisie : aux yeux fermés décidés pour l'interprétation des personnages, opposés aux yeux grand ouverts de l'interprétation d'un Tartuffe, halluciné de folie et d'abus de pouvoir.

A cela s'ajoute un détail au demeurant peu souligné, mais qui a son importance. Simplement vêtu d'un sweat zippé et d'un pantalon marron, Bailliart adopte la couleur du costume de ces manants en haillons de tel tableau de Velasquez, celle de la robe de bure des religieux mendiants, couleur connue aussi pour sa neutralité, mais qui, pour l'occasion, accorde à l'acteur la connotation de la fausse humilité, dont il arbore et fustige l'intolérance dévote. Il y a aussi des dominantes marron dans les tableaux baroques, fustigeant la vanité et, à ce titre, « Tartuffe » est aussi une pièce baroque. L'hypocrisie de l'humilité adjointe au principe du « memento mori » du baroque, tel n'est pas l'un des moindres messages subliminaux du jeu de Bailliart. Convoqué au mois de mars dédié à la thématique "jouer" voulue par Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, à la tête des 13 Vents, ce jeu singulier et cultivé arrache, selon leurs vœux, « la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer ».

Une lutte en abyme entre vrai et faux

A cela, question aussi de rythme. Emmené dans le tourbillon débridé de la scène un, aux prises entre Mme Pernelle, mère d'Orgon, et l'ensemble des personnes de la maison (pas moins de six à ses côtés !), Bailliart jubile en joignant les gestes expressifs et indicatifs des caractères à la parole, possédé par ses rôles. Ce jeu se calme ensuite pour scander les volte faces entre les êtres, usant habilement du comique et du drame, dans les scènes clés (scène du « pauvre homme », du « Ah, vous êtes dévot et vous vous emportez »…), retrouvant des postures dignes de la commedia dell'arte ou de ces grimaces à outrance caricaturant Tartuffe sous les traits d'un pervers polymorphe, déroulant en abyme la lutte entre intentions vraies et manipulations factices. Battant enfin la mesure et scandant les paroles, en des accès de colère rentrée, d'une incarnation hors norme et atypique.

Jeu hypnotique et toujours tenu en respect évitant tout mélodrame, jeu parfois austère avant les explosions mielleuses et les dénégations bafouées, duel de vitesse entre le moi conscient de l'acteur et ses envolées verbales et gestuelles, performance d'émotion, de sublime, de mélancolie et de prise de pouvoir.

Au final, cette impression surprenante d'avoir assister non seulement au jugement d'un Tartuffe radiographié dans sa noirceur (les différentes strates de ce dévoilement souligné dans le titre à tiroirs « Tartuffe d'après Tartuffe, d'après Tartuffe, d'après Molière »), dont la vindicte souligne les abus de langage sans vergogne d'une sorte de serial killer, monstre froid ; mais on y pressent aussi le diktat d'un jugement dernier proféré contre un être de destruction et d'anéantissement de l'autre, dont la pérennité aujourd'hui s'affiche autant dans les discours que dans la médiatisation des postures. Sans doute le panache de l'alexandrin en moins, mais non moins délétère.

Lise Ott

– En tournée, au Phénix, scène nationale de Valenciennes, du 14 au 18 mai.

 

1Extrait du premier Placet, présenté au Roi, sur la Comédie de Tartuffe (1664)

L’Oeil et la Feuille – Théâtre critique – « Tartuffe d’après Tartuffe… » de Guillaume Bailliart aux 13 Vents

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