Théâtre équestre

Au domaine de Bayssan à Béziers du 23 avril au 19 mai. En tournée ensuite en France

La liberté brute à l'orée d'un combat

Dans « Ex anima », sa dernière création conçue exclusivement avec, par et pour trente-huit chevaux, Bartabas fait table rase de l'expressionnisme fantasque et truculent qu'on lui connaît, pour exhumer l'essence d'un théâtre équestre au souffle ancré dans l'immémorial. Spectacle époustouflant inventé comme « un aboutissement », non pas testamentaire, mais à l'aube d'une métamorphose de soi et du regard sur le monde.

 

Sauvage, onirique et terriblement troublant. « Ex anima », dernier opus de Bartabas, tzigane indompté du théâtre équestre Zingaro depuis trente-cinq ans, bouleverse, choque, séduit, émerveille et pose question. Son titre d'ailleurs, que l'on se risquera à traduire par « avec souffle »ou « avec âme », a de ces subtilités qui font aussi pencher la balance du côté de la vie et de la mort, dans un entre deux crépusculaire et vital qui déstabilise les consciences. La pénombre trouée de lumières fugaces et fulgurantes, matière profonde et ondoyante de la quinzaine de tableaux-songes qui s'y inscrivent, projette l'image d'un paysage hors du temps, dont l'animal – hommes autant que chevaux – est natif. Sorte de chaos primitif d'où surgit l'énergie brute, les sens en éveil, l'humble, le fragile, le fougueux et une sourde révolte.

Il s'avère ainsi que dans cette théâtralité dénuée d'accessoires rutilants, de divertissements rebondissants et de numéros éblouissants – marques électives de Zingaro depuis l'origine -, « ex anima » se dévoue intégralement aux mouvements et aux souffles des chevaux, à leur silence aux aguets, leur présence radicale, la beauté luisante de leur robe, le frémissement de leurs pas, pour devenir un ballet équestre dont l'animal danse la mesure sur le fil lancinant de flûtes d'Orient et de cris d'oiseaux. Une représentation qui n'est pas sans message à l'égard de l'humain.

Miroir de l'humanité

Après le succès de « On achève bien les anges » en 2017, ce nouvel opus signe le retour de Zingaro au théâtre Sortie Ouest dans un domaine de Beyssan récemment rénové, sur un laps de temps conséquent du 23 avril au 19 mai, pour une résidence qui a débuté le 9 avril. Et ce, après sa création au Fort d'Aubervilliers en novembre dernier et avant une tournée qui emmènera la troupe à Lyon, Bordeaux, Brest et Toulon. Pour cet « ex anima » hors norme, Bartabas change la donne dans son art de la célébration des chevaux pour lequel il a voulu, avoue-t-il, concevoir « un rituel sans mémoire » inspiré du bunraku japonais, où « l'animal est comme le miroir de l'humanité » et offre, selon le mot de Michel Onfray, « une partie mémorielle de nous-mêmes ».

Sa présence, ainsi que celle des acteurs au cours du spectacle, s'est voulue « en retrait » pour accentuer un dispositif dévolu à la monstration des chevaux où ces derniers se révèlent à la fois danseurs et acteurs. Pour autant, l'environnement sonore alliant le rythme haut perché et entêtant de flûtes chinoise, irlandaise, japonaise et du nord de l'Inde – musiciens surplombant la scène – aux éclats diffus d'êtres comme tapis dans l'ombre des marais (oiseaux et batraciens) diffusés par le biais d'appeaux ; les longues robes noires des écuyers, proches de celles de certains officiants dans le théâtre indien, avec leurs coiffes enserrant leur chevelure : tout est propice à la mise en jeu d'une atmosphère de fête nocturne dont la temporalité remonte aux origines de la culture indo-européenne.

Un rituel mis à nu

Il y a là comme un remix des obsessions qui ont guidé jusqu'ici la verve opulente de Zingaro, mais dans une version épurée de ses ors au profit d'un art brut, quasi chamanique, propice sans doute à la révélation « dans le regard du cheval » de « la beauté inhumaine d'un monde d'avant le passage des hommes », mais qui manifeste aussi, en sous-main, le regard de Bartabas sur l'actuelle violence du monde.

Comment cela est-il possible ? Certes, le dispositif initial du spectacle – une simple rampe de lumignons entourant le cercle de la piste de sable sombre – met-il en place un rituel mis à nu. Des chevaux s'y tiennent quasi immobiles dans un premier tableau qui les fait apparaître comme dans un corral. Ce dessin de groupe fait surgir des images de préhistoire, sur les parois des grottes. Les mouvements en duo, ou solitaires, qui s'ensuivent, balance la vision entre figures issus de la mythologie – deux beaux Pégases blancs s'affrontant en duel – et représentations circassiennes – un équidé pesant avec sa robe noire, ses sabot couverts de longs poils blancs et sa crinière bien tressée, faisant un tour de piste avec des colombes perchées sur son dos.

C'est une sorte de prologue pour camper la magnificence. Suit un épisode burlesque d'un coq factice tiré par une canne, avant que l'on ne plonge dans l'étrange et le mystère, les évolutions des chevaux rythmées par les écuyers en bord de piste, avec leurs grands tambourins : tour à tour se distinguent la force sauvage – cinq apaloosas en liberté, puis un éblouissant cheval fougueux gris cendré -, l'élégance sophistiquée et humoristique d'un épisode chinois à petits pas marqués, l'image sensible de la maternité d'une mule avec son petit, avant quelques scènes plus orientées – chevaux grimpant sur des tabourets, cheval tirant une rampe de bois où s'élancent des équidés en apesanteur.

Un souffle ultime

Puis c'est la plongée dans la brume – part plus sauvage – où se confrontent des tableaux anthropomorphes et d'autres plus primitifs (« Van, Gogh », un lusitanien à la robe gris pommelé, cheval à une oreille sauvé de la boucherie, voisinant un épouvantail, symbole de folie ; chevaux masqués et fantomatiques, un suspendu en l'air comme extirpé des profondeurs d'une mine – figure de domptage des humains sur l'animal ; silhouettes voltigeant une à une dans des halos de lumière exhibant la beauté et la puissance ; ébats enlevés et joyeux dans un brouillard féerique de jeunes chevaux nerveux…). Ici se mêlent le trivial, le sophistiqué, le naturel et le surnaturel.

Au tableau final, un arrachement, un défi, une image cruelle et un dernier souffle : sur un leurre de bois chantourné un cheval sombre se cabre pour une ultime saillie. Cela a parfois choqué. C'est un cri de révolte contre l'emprisonnement et une possible extinction de l'espèce.

Bartabas évoque pour cette création, l'idée d'un « aboutissement » ; il semble aussi que dans cette œuvre aux accents critiques et pas seulement dédiée à une esthétique baroque et sublime, il y ait l'indice d'un renouvellement. Bartabas évoque du reste un possible spectacle à venir avec un grand cheval sur lequel il ne peut grimper qu'à l'aide d'un escabeau. Avec « ex anima », le directeur de Zingaro souligne peut-être qu'il entre dorénavant, à plus de 60 ans, dans un combat contre les limites.

Lise OTT

  • « Ex anima » à voir à Sortie Ouest, domaine de Beyssan à Béziers, jusqu'au 19 mai (réservations : 04 67 28 37 32 et www.heraultculture.fr dans la rubrique « achetez vos billets »).

  • En tournée : A Lyon, durant Les nuits de Fourvières, du 14 juin au 24 juillet ; à Bordeaux, du 17 août au 14 septembre, réservation Côte Ouest ; à Brest, au Quartz scène nationale, du 4 au 27 octobre ; à Toulon, au Liberté scène nationale, du 19 novembre au 15 décembre.

 

L’OEIL et LA FEUILLE_ « Ex anima » théâtre Zingaro à Sortie Ouest et en tournée

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